« Cher
Guillaume,La première fois que je t'ai vu, c'était à une lecture de
la performeuse Lydia Lunch au Glaz'Art. Daniel, un ami commun, nous
a présentés. Il m'a dit que tu écrivais et qu'il aimait ce que tu
faisais mais je t'ai trouvé trop propre sur toi, et vu le titre de
ton livre, Dans ma chambre, chez POL, j'ai cru que tu faisais de la
poésie. Je n'ai même pas ouvert ton roman quand tu me l'as envoyé.
Puis Daniel est mort, je me suis souvenue de ce recueil et je l'ai
lu. Eh bien, bonjour la poésie... Tu appelais ton autofiction de la
pornofiction et on ne peut pas dire que tu exagérais. Mais je ne te
prenais pas particulièrement au sérieux, comme auteur. Tu faisais
partie des bouffons de ma génération, c'est tout. Depuis quelques
années, je relis tes livres. C'est une surprise. Alors comme ça,
c'est toi, le meilleur d'entre nous ? Et de loin. Tu as
encapsulé les 90's. Cette France de la fin du siècle dernier, le
Paris de la nuit, l'état d'esprit, les objets, les habitudes
– ça remonte d'entre tes pages. Tout y est. Mauvaise
humeur, consumérisme qu'on croyait cool, techno, jouissances à la
chaîne, Madonna, Minitel, ecstasy, obsession pour les fringues,
politiques identitaires, alcools blancs et pharmacopée. Tu écrivais
des romans rapides, égocentrés, avec beaucoup de descentes. Tu
n'étais pas un gars sympa, tu n'étais pas une bonne personne. Mais
tu étais drôle, et tu aimais l'adrénaline. Parfois tu étais
sentimental, jusqu'à l'imbécillité, ce qui t'allait bien. Te lire,
c'est se retrouver collé à ta nuque, comme une caméra à la
Dardenne, mais chez toi Rosetta est sérieusement détraquée. Tu
étais à mi-chemin entre la pétasse adolescente décérébrée et le
khâgneux militant intello. Et la grande différence entre tes livres
et un texte bien gaulé mais qui manquerait de consistance, c'est la
mort. Il y a ce martèlement, une ombre constante, le souffle court
- tu vas crever, tu ne penses qu'à ça. Et c'est vrai. Tu vas
crever, très vite. Tu étais terrorisé. C'est seulement aujourd'hui
en te relisant que je le comprends. On ignorait, alors, que
beaucoup de séropositifs en France fêteraient leurs 60 ans.
Vous étiez condamnés. Les gens comme moi vous côtoyaient, on
pensait à autre chose, nous, on n'était pas des positifs, vous vous
promeniez avec la mort comme un oiseau sur vos épaules. Et on vous
demandait, évidemment, de ne pas trop faire chier avec ça.
L'important c'était de danser, n'est-ce pas. Range ta terreur et
vis avec, et tu faisais très bien le gars qui pense à autre chose.
Ensuite tu es devenu le barebacker. Ça n'était pas très malin,
remarque, d'aller te vanter de baiser sans capote. Il est même
possible que tu l'aies fait en désespoir de cause, pour qu'enfin on
t'invite plus souvent à la télévision. Ton côté petite pétasse, une
Paris Hilton avant l'heure. C'est que c'était moins facile pour toi
que pour moi, les médias. Trop de sodomie dans ta prose, trop de
merde et de litres de sperme avalés pour que tu sois un auteur
subversif lambda. Avec cette histoire de bareback, tu as servi sur
un plateau le bon motif pour t'ignorer. Il fallait t'interdire,
t'enterrer. Tu étais l'auteur qu'on doit mépriser. Vu de loin, ça
faisait mec sérieux, détesté jusque dans son camp. Autant
d'hostilité valide l'oeuvre. Vécu de ton point de vue, je sais que
c'était atroce. Encore aujourd'hui, cher Guillaume, ton nom
provoque de petits remous offusqués. Céline, oui, Dustan, non. Tu
as payé le prix fort pour ça, mais l'unique auteur maudit, le grand
absent des listes officielles, le mauvais élément passé sous
silence parce que trop dérangeant – c'est toi. Les
autres, tous, nous n'aurons fait que faire tourner la machine. Toi
il suffisait que tu l'approches pour la faire dérailler. L'époque
aura digéré tout ce qui lui passait sous la dent, sauf Dustan.
Quand tu es mort, le silence a été troublant.On ne saura jamais
quel genre de vieux tu serais devenu. Tu auras toujours ta belle
gueule de petite frappe insolente. Si tu voyais les têtes qu'on a
chopées, nous les vivants, tu rigolerais je pense. Ce mois-ci, tes
trois premiers romans sont réédités en un premier tome, chez POL.
C'est un beau volume, épais, tu serais content, ça a de l'allure.
Bon, pour le grand couronnement, Guillaume, je crains qu'il faille
attendre un peu. L'époque n'est pas à la glorification de la baise
pédé, du mauvais esprit et de la militance gay. Tu es mort depuis
presque huit ans. Tu ne ressemblais pas à un écrivain français. Tu
étais beau, dangereux, drogué, séducteur, ta voix était à tomber
par terre de sexy. Une drôle de grimace remontait ta bouche d'un
côté quand tu souriais et on ne savait pas trop si tu étais doux ou
teigneux, fort ou désespéré. Tu étais excitant. Tes romans te
ressemblent. C'est un plaisir de te retrouver. À très vite,
V. " Virginie Despentes
Portrait de
Dustan en moraliste
En 2005, quand
Guillaume Dustan est mort (à 39 ans) des suites d'une
intoxication médicamenteuse, je me trouvais de permanence au
journal. On m'a demandé d'écrire très vite sa nécrologie. De
William Baranès, alias Guillaume Dustan, je ne connaissais alors
que l'image repoussoir répandue dans le grand public, et qu'il
avait largement contribué à alimenter : celle du gay trash et
de l'énarque sado-maso, magistrat le jour, partouzard la nuit, qui
avait poussé la provocation jusqu'à prôner le bareback, autrement
dit la revendication du « sexe sans capote » chez les
homosexuels. Premier de la classe, premier de la casse aussi. Près
de dix ans ont passé et voici que ses œuvres complètes
paraissent chez POL. Du moins le premier tome, trilogie inaugurale
(1996-1998) où le sexe est central et cru : orgie insoutenable
avec Dans ma chambre, déchaînement des corps dans Je sors ce soir,
apprentissage SM dans Plus fort que moi. Cette publication affiche
un but clair : arracher Dustan à sa réputation de débauché
pour talk-shows ; lui restituer, par-delà les polémiques, sa
force littéraire et politique. La démarche n'est pas sans risque.
C'est Thomas Clerc, écrivain, universitaire et critique de grande
classe, qui s'y essaye avec beaucoup d'autorité. Dans l'édition de
ce volume, il a l'audace de brosser un portrait de Dustan en
intellectuel d'avant-garde, et même en moraliste de son temps. Un
intellectuel anti-intello, qui prend le sexe au sérieux et place le
corps au centre de sa philosophie. Un moraliste au sens
baudelairien du terme, confrontant ses contemporains à des
questions qui traversent la société mais qu'elle ne veut pas voir.
À travers cinq mots-clés, et après discussion avec Thomas Clerc,
voici le portrait d'un autre Dustan.
Affirmation
« Alors je
me dégoûterai tellement que ce sera enfin le moment de me
tuer », note Dustan à la fin de Dans ma chambre. Quand on
referme la trilogie, ce sont des formules comme celles-là qui
hantent l'esprit. Des mots qui semblent structurer une passion
nihiliste. Telle n'est pas la lecture de Thomas Clerc, qui voit
essentiellement dans l'écriture clinique de Dustan un geste
d'affirmation : « Cette affirmation est double, dit-il.
Face à la négativité d'une société peu favorable aux minorités,
face à la maladie aussi, il affirme son identité d'homosexuel sur
un mode volontairement outrancier – ce qui lui vaudra
l'hostilité des “queers", qui se méfient de toute notion
d'identité. Pour Dustan, l'homosexualité n'est ni menaçante ni
normale, c'est un vitalisme. Et la littérature, qui permet une
telle affirmation, constitue une forme de salut. »
Avant-garde
« Une
littérature où l'on ne chercherait pas d'abord à plaire serait-elle
bien française ? », osait demander, jadis, le critique
Albert Thibaudet (1874-1936). Dustan ne peut guère prendre place
dans cette tradition nationale-là : agressant d'emblée son
lecteur, il ne cherche pas à lui en mettre plein la vue, mais plein
la gueule. Et pourtant, loin d'envisager cette prose comme un
exhibitionnisme fanatique, Thomas Clerc l'inscrit dans une autre
filiation, celle des avant-gardes esthétiques et politiques :
« Bien qu'il soit isolé, on ne peut pas séparer Dustan de tout
un mouvement autobiographique. Effectivement, à ses yeux, la
littérature n'est pas faite pour plaire. Il décrit les choses
telles qu'elles sont, il montre la réalité sous son jour le plus
nu. Et il relève de l'avant-garde au sens où, pour lui, la
littérature doit transformer les conditions de vie, tracer
l'horizon d'une plus grande liberté, d'un libéralisme au sens
politique du terme. »
Boîte (de
nuit)
« Il y a
déjà un peu de monde. Je mate en me disant que c'est cool d'être là
à nouveau, parmi mes frères du ghetto. ». Chez Guillaume
Dustan, la boîte de nuit est un territoire libéré, la danse un
mouvement d'émancipation. A première vue, les clubs qu'il décrit
semblent être très « orientés », peu propices à susciter
l'identification du lecteur hétéro. Or là encore Thomas Clerc
surprend en affirmant que chez Dustan, le night-club n'est pas un
lieu de distinction ou d'exclusion, mais plutôt l'espace où se
dessine quelque chose comme un monde partagé : « Pour
lui, la boîte est un lieu d'égalité où l'échange physique et social
apparaît possible. Un endroit où les règles sociales de la
contrainte sont inversées : le corps prend le pas sur le
langage, le désir sur la contrainte. Dustan est l'un des premiers
écrivains à avoir fait de la boîte de nuit non un décor de
divertissement mais un modèle. Pour lui, ce n'est pas un univers de
sélection sociale, mais comme un modèle qui transcende différences
de classe et de sexe. La danse et la musique rapprochent les gens,
et au fond la boîte de nuit est le lieu d'une avant-garde
populaire. Elle réalise l'idéal démocratique. »
Génération
« Il m'a dit
qu'il n'allait pas venir. Nous n'avions pas le même
désespoir... » Toute la prose de Guillaume Dustan paraît
tendue vers ce que les détracteurs de « l'autofiction »
fustigent comme les péchés du genre : égocentrisme
petit-bourgeois, vain nombrilisme, auto-complaisance tapageuse. À
travers son écriture « auto-pornographique », pourtant,
l'auteur de Je sors ce soir participe à un mouvement d'époque porté
et incarné collectivement par une génération : « En
général, les années 1970 sont considérées comme une période
formidable et les années 1980 sont très mal vues, affirme Thomas
Clerc. Pour Dustan, c'est le contraire : à ses yeux, les
années 1980 marquent une forme de libération par rapport à des
grands discours qui étaient à bout de souffle. Cette époque a
cherché de nouvelles formes de vie et elle les a trouvées dans un
certain hédonisme, dans la volonté, finalement, d'être moderne,
c'est-à-dire de critiquer la société en utilisant des formes
populaires (la danse, la techno, le sexe, la drogue). »
« Dustan est l'un des rares écrivains de gauche qui refusent
la mélancolie de gauche, poursuit Thomas Clerc. Il est nietzschéen,
il place le plaisir au centre de la politique, celle-ci étant un
art de mieux vivre. C'est en cela qu'il rejoint toute une
génération qui a trouvé dans l'autobiographie l'outil de cette
libération personnelle et politique. La génération précédente,
celle de Foucault et de Barthes, avait une conception
anti-subjectiviste de la littérature : pour eux, celle-ci
n'était jamais le produit d'un « je », et l'expression
directe était vue comme un leurre. Dans les années 1980, cela
change. Comme si la notion de « prise de parole »
théorisée par Michel de Certeau en 1968 se trouvait accomplie
dans les années 1980 avec Dustan, mais aussi avec Renaud
Camus, Catherine Millet, Virginie Despentes ou Christine
Angot. »
Universel
« J'ai
encore fait quelques conneries avant de disparaître. Branché au
minitel un jeune mec, vingt-trois ans. On a partouzé no kpote avec
un troisième, un blond très pâle de mon âge. » Au sein d'un
milieu déjà minoritaire, Guillaume Dustan occupait une position
marginale : celle de la défonce rageuse, désespérée, voire
morbide. Et pourtant, le coup de force de l'écrivain, selon Thomas
Clerc, consiste à exhiber les angoisses de quelques-uns pour poser,
bien au-delà de son milieu et de sa génération, des questions qui
nous concernent tous. C'est à force de marginalité qu'il aurait
atteint l'universel. Un universel tout en intensité, qui
rayonnerait d'autant plus qu'il clive, suscitant une fraternisation
globale à partir d'une singularité irréductible :
« L'œuvre de Dustan est traversée par des passions
communes, remarque Thomas Clerc, et les problèmes qu'il soulève, à
commencer par l'identité ou l'usage des plaisirs, se posent à
l'ensemble de la société. Son but est de rendre excessif des choses
qui concernent tout le monde. C'est pour cela qu'il produit une
littérature certes dure, mais accessible à chacun. Sa littérature
doit permettre à tous de se l'approprier. Les titres de ses livres,
Dans ma chambre ou Je sors ce soir, sont des formules partagées et
partageables par tout le monde. Chez lui, la littérature de soi est
tout sauf narcissique ou fermée. Son moi est toujours
public. » Jean Birnbaum
Mort à
trente-neuf ans, Guillaume Dustan (1965-2005) laisse une
œuvre dont l’aspect provocateur n’a pas facilité
la transmission. La dispersion de ses écrits entre plusieurs
éditeurs et l’évolution spectaculaire de son écriture et de
sa pensée ont brouillé son image. À la suite d’Hervé Guibert,
Guillaume Dustan est un des grands autobiographes de notre temps.
Il fallait, pour saisir l’importance de ses livres, une
édition complète. Ce premier volume des Œuvres, qui sera
suivi de deux autres, regroupe la première trilogie parue aux
éditions P.O.L entre 1996 et 1998, Dans ma chambre, Je
sors ce soir et Plus fort que moi. Cette édition accompagnée
d’une préface, d’une présentation et de notes pour
chaque texte, est dirigée par Thomas Clerc.
Dans ma
chambre : Publié en 1996, à l'âge de trente et un ans,
Dans ma chambre, le premier livre de Guillaume Dustan, est un livre
dur : en ce sens, c'est un « premier livre », dans
lequel Dustan expose les lignes d'une existence aussi brûlante que
désespérée. Il y a un côté « descente aux Enfers » dans
ce texte à thème quasiment unique – le sexe –
et la représentation souvent insoutenable qu'il en donne explique
la suspicion dans laquelle a été tenue d'emblée son auteur.
Guillaume Dustan aurait aimé être un écrivain populaire ; sa
radicalité l'en a empêché. S'il y a de toute évidence quelque chose
de « pop » dans l'œuvre de Dustan, c'est un popisme
qui ne fait pas l'économie du négatif. Andy Warhol a peint des
fleurs, mais ce sont des chrysanthèmes. Dans ma chambre a
l'outrance des débuts, ceux par lesquels se trouve réalisée la
remarque de Baudelaire : « il faut entrer en littérature
par un coup de tonnerre. » Lecteur, laisse ici toute
espérance : le désespoir contre lequel s'adosse ce premier
texte, rendu dans un style de pauvreté volontaire, augure d'une
montée en puissance. D'emblée, un auteur s'inscrit dans la chambre
noire du sexe, de la mort et de l'écriture.
Je sors ce soir
: Pour qui n'aurait jamais lu Guillaume Dustan, Je sors ce
soir, le deuxième volume de la première trilogie, paru
en 1997, constitue le meilleur accès à son œuvre :
deux ans après le radicalisme sexuel de Dans ma chambre, qui
pouvait effrayer un lecteur non averti, l'auteur explore un autre
univers qui lui est consubstantiel, la boîte de nuit. Dustan est
l'un des premiers écrivains à avoir introduit ce lieu de plaisirs
moderne dans la littérature française, lui donnant ainsi une
consistance presque mythologique. On peut s'étonner qu'une des
activités favorites de la jeunesse, la danse, n'ait pas, avant lui,
trouvé son Balzac, là où le cinéma avait dès 1978, produit un
film-culte disponible pour cette génération, La Fièvre du samedi
soir . C'est que la littérature, bien souvent faite par des
écrivains qui, arrivés à la quarantaine, ont cessé de fréquenter ce
type d'établissements (s'ils les ont jamais fréquentés), s'est
plutôt spécialisée dans des lieux où la barrière d'âge est moins
dirimante, maisons de passe ou de jeu, notamment dans la culture
hétérosexuelle. On peut pourtant bâtir une histoire de la
littérature autant par ses personnages que par ses espaces, et de
ce point de vue Dustan est un novateur.
Plus fort
que moi : Plus fort que moi, troisième et dernier opus de la
première trilogie, est un livre-limite : alors qu'il a déjà
consacré son premier texte au sexe, Dustan va radicaliser sa geste
en l'orientant dans un sens clairement sadomasochiste. "Plus fort
que moi" est un livre dur, très dur même, pour qui goûterait peu
les descriptions de sexe s-m gay. Il y a cependant quelque chose
d'étrange dans cette reprise sexuelle, comme si Plus fort que moi
faisait pendant au premier volume pour le parachever. Pénétrant
dans une zone où la désubjectivation apparaît comme l'enjeu de la
pratique s-m, Dustan refait Dans ma chambre en plus fort. Qu'est-ce
qui, en définitive, est « plus fort que moi » ?
Est-ce le Sexe, qui fait basculer le sujet vers la déprise de
soi ? L'Homosexualité, qui s'impose à lui ? Est-ce le
Sida, qui anéantit une forte partie de la communauté homosexuelle
des années 1980-1990 ? La forme, en l'occurrence la
composition, donne une clé de lecture possible. Plus fort que moi,
dernier volet de la première trilogie, clôt un cycle. À la fin du
livre, Dustan part pour Tahiti, sorte de paradis solaire, de monde
d'avant la faute, qui ouvre sur un nouvel espace-temps. L'épilogue
rejoint le présent de l'énonciation. On est passé de l'initial
« ne rien dire pour être accepté » au final « tout
dire pour être inaccepté, mais libre ». La terrible radicalité
de Plus fort que moi ne comporte d'autre solution que son propre
dépassement. C'est toute l'intelligence de son auteur de l'avoir
compris. Après Plus fort que moi, un autre Dustan va naître,
entièrement orienté vers la vie. Thomas Clerc
On aurait voulu voir ce film dans
la compétition. Parce qu'y triomphent la mise en scène, l'amour du
cadre et tout ce qui fait le cinéma dans sa belle noblesse. Et
aussi parce qu'on aurait bien rigolé, comme me le dit une amie
taquine, en imaginant Spielberg devant ces fesses d'hommes nus, ces
paires de valseuses et ces verges en érection, ce triomphe du sexe
! Car il y a tout ça dans L'Inconnu du lac, le grand art et des
trucs un peu cochons, où qui pourraient l'être s'ils n'étaient pas,
justement, filmés par Alain Guiraudie avec un talent bluffant. Qui
d'autre pourrait réussir, aujourd'hui, à combiner ces registres a
priori si éloignés ? Ce cinéaste qui n'a peur de rien, et ne triche
pas avec ses désirs, nous entraîne au bord d'un lac, peut-être dans
le Sud de la France. C'est l'été, splendide, parfait. Au bord de
l'eau, il n'y a que des hommes et la plupart sont entièrement nus.
Parfois, on les voit s'éloigner dans le petit bois derrière la
plage: là, dans une jungle verte, les plaisirs se partagent
librement, crûment, un peu sauvagement. Mais au beau milieu de cet
été de drague, l'amour va surgir. Et puis, aussi, la solitude. La
peur et la mort. 'Inconnu du lac est une fuite loin de l'ordinaire
: Guiraudie radicalise tout. Le petit monde qu'il décrit prend des
proportions inattendues. Comme on ne quitte jamais ce coin-là (lac,
plage, bois, parking), on finit par se sentir un peu comme sur une
autre planète. La réalité s'est éloignée. Ce qui se joue entre les
corps n'est plus seulement du sexe plus ou moins furtif. Il y a
comme un rêve d'union solaire dans l'air. Une sorte d'utopie qui
plane, pas seulement homosexuelle : le lac et sa surface bleue
reflétant le ciel disent un équilibre possible, un partage. Mais,
un lac, c'est aussi ce qu'il y a sous la surface : toujours un
monstre auquel croire, une menace qui nous occupe. Guiraudie
explore ces deux versants de nos vies, l'envie de lumière et la
tentation de la noirceur. Il donne de l'ampleur à son film tout en
restant dans le concret, il n'hésite pas à aller vers le
symbolique, tout en continuant à appeler un chat un chat.
Ambitieux, honnête, courageux, L'Inconnu du lac est un film qui se
jette à l'eau. Ça fait des éclaboussures (qui pourraient refroidir
des spectateurs un peu frileux), et ça fait du bien. La baignade
ouvrira le 12 juin dans les salles. Frédéric
Strauss.
Depuis Ce vieux rêve qui bouge, en
2001, Alain Guiraudie est devenu une des figures familières de
Cannes, côté Quinzaine des réalisateurs : Pas de repos pour les
braves (2003) et Le Roi de l'évasion (2009) y furent présentés.
Avec L'Inconnu du lac, Alain Guiraudie fait ses débuts dans le
grand bassin de la Sélection officielle, côté Un certain regard. Et
il y fait bel effet. Superbement mis en scène et tranquillement
anti-conformiste, cet Inconnu du lac parle d'amour et de sexe
toujours entre hommes, et ça se révèle une excellente façon
d'ouvrir l'horizon. Comment présenter L’Inconnu du lac ?
J'aime bien parler de thriller existentiel. Le terme de thriller
seul me gêne un peu car je n'ai quand même pas voulu faire un film
de genre. On peut dire aussi que c'est une comédie en plein soleil
qui se termine dans un cauchemar au milieu des ténèbres. Les scènes
de sexe n'entrent pas dans votre définition du film ? Je n'ai pas
spécialement envie de communiquer là-dessus. Si on parle tout de
suite de sexe, ça prend beaucoup de place. Ça devient une
provocation, alors que je n'ai vraiment pas fait le film dans cet
esprit-là. Mais il faut que j'apprenne à dire d'emblée que
L'Inconnu du lac est une histoire d'amour ! Les relations
amoureuses que j'ai filmées jusqu'ici était amicales, bon enfant,
alors que cette fois on est vraiment dans l'amour passion, donc
aussi beaucoup dans le sexe. Je voulais réunir la grandeur des
sentiments et la trivialité des organes. Des choses qui
s'entremêlent parfois. Pour les scènes de sexe, j'ai utilisé des
doublures, qui ne viennent pas du cinéma porno, car le film n'a
rien à voir avec ça. Je me suis posé des questions de mise en scène
: comment filme-t-on des mecs allongés sur le dos, à poil, de face
? Est-ce que ça ne met pas les parties génitales trop en exergue ?
Est-ce que ça va être vulgaire ? Finalement, j'ai décidé de montrer
les choses telles qu'elles sont. Le pari du film, c'est de se dire
que si on montre des mecs à poil tout le temps, les gens s'y
habituent assez vite. L'univers de L'Inconnu du lac peut sembler
assez trivial, mais le film a une grande beauté formelle. Ce
mélange existait chez Fassbinder. C'est une référence pour vous ? l
faut revenir à ça, oui. Quoique la Claire Denis de Beau Travail,
c'était pas dégueulasse non plus. Le cinéma que j'aime est souvent
de ce côté-là. J'avais un peu lâché la forme avec Le Roi de
l'évasion. J'étais sur une mise en scène moins tenue. Là, je
voulais retrouver quelque chose de puissant formellement. Puissant
et simple. Je fais du cinéma pour offrir une vision du monde
différente. Sinon, pourquoi aller dépenser tant d'argent en faisant
un film, franchement ? Dans L'inconnu du lac, je m'inspire de
choses réelles, presque documentaires, ce coin où des mecs draguent
à côté d'un lac. Mais il faut rendre ça bigger than life, il faut
que ça devienne du cinéma. Et ça, ça passe par la forme. On sent
une envie de radicalité dans le film. Pour vous, le fait de filmer
un univers entièrement homosexuel est-ce, justement, une forme de
radicalité aujourd'hui encore ? aire un film avec des hommes et
seulement des hommes, ça ne passe pas inaperçu quand vous faites
lire le scénario pour trouver des financements. Ça peut être vu
comme un film à usage interne, un film de pédé pour les pédés. Ce
qui m'intéresse, c'est plutôt de cultiver ma singularité pour aller
vers l'universel. On a vu pas mal de cinéastes homosexuels qui ont
contourné leur sexualité et l'ont transposée dans des relations
hommes-femmes. Chéreau a fait ça dans Intimité, Douglas Sirk dans
presque tous ses films. Je trouve qu'il est temps de faire
l'inverse : un film clairement homosexuel, qui, à travers des
relations entre hommes, peut aussi parler de relations sexuelles et
amoureuses en général. Je fais du cinéma avec mes désirs.
Aujourd'hui, je ne crois pas que ça puisse gêner. Mais de toute
façon, pour moi, ça ne peut pas être autrement. C'est comme mon
accent du Sud-Ouest : si on me demandait de le perdre pour faire je
ne sais quel boulot, je refuserais. C'est peut-être une forme de
militantisme. L’Inconnu du lac est film avec une intrigue
criminelle, un suspense dans sa dernière partie. Vous avez voulu
aller vers le public ? Fondamentalement, j'ai l'impression que je
ne fais pas du cinéma pour tant de gens que ça. Mais j'ai envie
d'être suivi, j'ai envie que les gens comprennent ce que je veux
faire et donc que mes films les touchent. Avec mes deux derniers
films, j'ai été davantage vers une émotion que les spectateurs
peuvent partager. En même temps, on m'a tellement dit qu'un film
avec uniquement des mecs était voué à l'échec que, parfois, je
finis par le croire. Peut-être que ça me cantonne dans un petit
périmètre et que mon film se retrouvera encore au rayon gay de la
Fnac. Vous regrettez de ne pas être en compétition à Cannes, d'être
cantonné au « rayon Un Certain Regard » ? Non, pas du tout ! Je
suis très content d'être sorti de la Quinzaine et de me trouver
dans la Sélection officielle. La compétition, ça me foutrait un peu
la trouille. Il y a une telle hystérie autour des films qui sont en
course pour la Palme d'or, on voit que ça vire facilement au jeu de
massacre. Soit c'est génial, soit c'est à chier. Les films sont
attendus au tournant. Bon, je mentirais si je disais que je n'ai
pas cru du tout que je pourrais être pris dans la compétition. Mais
j'ai surtout cru que je ne serais pas dans la Sélection officielle
du tout. Donc, Un Certain Regard, c'est vachement bien. Et pour le
rayon gay de la Fnac, c'est vrai que ça me fait chier d'y voir mes
films, parce que c'est un rayon pauvre. Les films d'Almodóvar ne
sont pas au rayon gay.